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Des Rives et des Notes - Oloron

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Ron Carter photo : Jean-Michel Ducasse

Ron Carter photo : Jean-Michel Ducasse

Montagnes pyrénéennes à l’horizon. Au nord, maïs et vignoble du Jurançon. Bienvenue dans le Béarn, à Oloron Sainte-Marie, paisible petite commune verdoyante de 12 000 âmes. Poursuivons, sous l’égide de l’éminent Jean-Pierre Pernaud, dans le registre carte postale : Oloron, son incontournable cathédrale médiévale (équipée d’un orgue flamboyant), sa gendarmerie qui rendrait presque le métier noble (un élégant et imposant séminaire aux allures de bâtisse provençale), ses gaves (ses rivières, quoi), ses maisons aux pieds dans l’eau et, par dessus-tout, son festival de jazz ! Des Rives et des Notes célébrait du 24 juin au 3 juillet sa 23e édition. Une scène in (l’auditorium Jéliote, 400 places et une acoustique irréprochable), une scène off gratuite (barnum, table et chaises en plastiques, façon fête de village), de la musique de 12h à 1h, du soleil, une vue imprenable sur les sommets montagneux enfumés, des pelouses vertes et grasses qui incitent à roupiller sous les marronniers sur fond de swing : un festival humble, à taille humaine, comme on les aime. En journée comme en soirée, les parents écoutent les groupes qui défilent, les mioches profitent des différentes activités mises à disposition (acrobranche, tyrolienne, jeux d’agilités), les alcoolos ventripotents dansent en première ligne. Une vraie fête populaire qui prend le pari de fédérer les locaux via un tremplin (avec vote du public) et une programmation éclectique sur le off, dans l’espoir de récupérer les plus mélomanes pour les concerts payants. Ces dernières années, Des Rives et des Notes s’est illustré avec des programmations à l’abri de l’inéluctable normalisation qui guette la grande majorité des festivals hexagonaux. La preuve cette année. En deux jours, on aura vu quatre concerts d’artistes en dehors des circuits traditionnels : Lars Danielsson (en compagnie du batteur d’EST Magnus Oström) et Ron Carter — seul date en France — pour les « têtes d’affiche » ; Carlos & Ana Maza et Triosence pour les premières parties.

 

Samedi 2 Juillet. La soirée débute avec Carlos & Ana Maza. Père pianiste nonchalant et fille violoncelliste incandescente. Le clavier s’inscrit dans le registre latin, avec claves de main gauche, jeu percussif et relativement limité harmoniquement. Le violoncelle, plus lyrique, apporte une perspective folk. La musique, sans véritablement être originale, reste d’une fraîcheur appréciable. On pense au catalogue d’ACT, label allemand qui a enregistré plusieurs duo piano-violoncelle dans un registre crossover. La répertoire, tout juste créé, semble fragile : quelques hésitations sur les tempi à adopter. Mais pas de quoi freiner notre plaisir d’écoute, ni celui du public qui offre une standing ovation finale.

Carlos et Ana Maza photo : D.R.

Carlos et Ana Maza photo : D.R.

La nuit tombe. Au tour de Lars Danielsson de monter sur scène avec son groupe Liberetto. Hélas, sans Tigran (en train d’enregistrer son prochain album à Paris) qu’on retrouve pourtant sur les deux albums publiés par le contrebassiste suédois. Au piano, le remarqué Gregory Privat remplace le génie arménien. Et la tâche est ingrate, car le jeu si spécifique et racé de Tigran constitue une composante éminemment important du son d’ensemble sur disque. Tenter de l’imiter serait évidemment vain et regrettable. S’effacer le serait tout autant. Il faudrait donc que Privat mette en avant son ADN musical : le pentatonisme antillais pourrait remplacer les trilles arméniennes. Au final, le pianiste parisien opte pour un jeu plutôt classique, moderne et très volubile. Là encore, certainement pas de quoi gâcher le plaisir : celui d’écouter un répertoire constitué de compositions d’un romantisme sans pathos, emmené par le jeu de balais, incisif et ciselé de Magnus Oström, qui continue à s’imposer de loin comme l’un des batteurs les plus originaux et les plus brillants de la scène européenne. Autre ovation. Méritée.

Lars Danielsson Liberetto photo : Claude Periez

Lars Danielsson Liberetto photo : Claude Periez

 

Dimanche 3 juillet. Soirée de clôture pour le festival béarnais. Un événement puisqu’Oloron reçoit en exclusivité, pour son seul concert français de l’année, le trio du contrebassiste Ron Carter. Autre exclu : la venue d’un trio allemand, Triosence, dont on avait écouté le dernier album il y a quelques mois, sans vraiment l’avoir laissé dans la platine CD. Entre resucée d’EST et cliché du trio pop qui distille des mélodies un peu mièvres, le répertoire du groupe « goûte » comme un Jurançon moelleux sans équilibre, sans acidité pour contrebalancer l’excès de sucre. Résultat : un peu écoeurant à la longue . Mais l’audience semble accrocher… Retour à Ron. Rappel pour les plus dissipés : Carter fur sideman de Miles Davis, de Wayne Shorter, d’Herbie Hancock. Un géant, ni plus, ni moins, de l’histoire du jazz. Un géant tout court, car le contrebassiste filiforme ne s’est pas tassé avec l’âge, et semble bien atteindre 1m90. Avec sa démarche de gentleman, il débarque sur scène précédé de ses musiciens : le pianiste Donald Vega et le guitariste Russel Malone. Tousportent un costard noir avec cravate verte et blanche. Trois premiers de la classe. Trois étudiants d’Oxford. Au cours d’un set de plus d’une heure, le trio égrène des standards et quelques compositions de Mister Carter en pleine forme physique, malgré un rhume carabiné. Rien que des swings au fond du temps, lancés à des tempi modérés, hormis un « My Funny Valentine » quasi rubato, un hommage à Jim Hall magnifié en solo par Russel Malone. Vega, que nombre d’entre nous découvrent sur scène, laisse entendre son amour d’Oscar Peterson lorsqu’il s’agit de jouer le blues, mais dans un style plus corseté, moins laidback, et moins exubérant. Un peu plus Jazz at Lincoln Center, en définitive. Nos doutes quant à écouter Carter de retour à la vieille formule originelle du trio (sans batterie mais avec une guitare) se dissipent dans les secondes qui suivent le début de ce concert qui s’avèrera exceptionnel. Louis Victor.

Bernard Schüler de Trosence photo : Jean-Michel Ducasse

Bernard Schüler de Trosence photo : Jean-Michel Ducasse

Donald Vega, Ron Carter, Russel Malone photo : Claude Periez

Donald Vega, Ron Carter, Russel Malone photo : Claude Periez